Dr Kin
grossophobie, biais cognitifs

Pour ne pas que mes bibittes deviennent tes bibittes…

Lorsqu’on intervient auprès des autres, que ce soit en tant que professionnel de notre champ d’expertise ou encore comme « gérant d’estrade », il est, selon moi, essentiel de considérer ce que j’appellerais « la source ». La provenance de notre intervention, de nos paroles, actes et intentions prend naissance en nous-mêmes. Cela peut paraître aux limites de l’ésotérisme ou encore tiré d’un guide de croissance personnelle, mais la réalité est que nous intervenons à partir de ce que nous sommes et de ce que nous connaissons.

Nos interventions sont un heureux (ou malheureux) mélange de qui nous sommes, de nos connaissances, de nos perceptions et de notre compréhension de ces dernières.

Pourquoi est-ce que c’est quelque chose d’important ?

Dans un premier temps, nous avons tendance à concevoir un intervenant comme « parfait ». Cette attente d’un client ou d’un patient envers son intervenant peut affecter la capacité à juger adéquatement de la qualité et de la pertinence de l’intervention. On retrouve précisément ce genre de situation à la fois dans les milieux plus alternatifs (médecine alternative, naturopathie, préparation physique, etc.) et dans les milieux plus traditionnels (médecine, nutrition, kinésiologie, etc.).

Cette conception de l’intervenant parfait a été mise à mal dernièrement, plus particulièrement au niveau de la perte de poids. Le mouvement de la grossophobie a soulevé des interrogations importantes sur les préjugés qui pouvaient animer certains professionnels de la santé. L’ampleur du mouvement est telle, que certains professionnels et non professionnels œuvrant dans l’univers de la perte de poids ont commencé à se censurer par peur de représailles.

On reproche donc à certains intervenants d’agir de façon biaisée envers leurs clients ou patients principalement à cause de préjugés. Ce sont ces préjugés qui teintent la nature même de l’intervention et qui peuvent, dans certains cas, nuire au patient ou au client. L’élaboration de l’intervention serait affaiblie par ces préjugés.

Ces préjugés proviennent rarement d’une mauvaise intention.

Ils proviennent généralement d’un manque de connaissance, de mauvaises connaissances ou encore d’une distorsion, d’un biais ou de « bébittes » appartenant à l’intervenant.

Le manque de connaissance

J’observe assez fréquemment la problématique sous l’angle du manque de connaissance ou encore des mauvaises connaissances. Je vous donne un exemple tiré d’une discussion que j’ai eu par le passé sur l’influence de la génétique sur la gestion du poids. On me mentionnait que ~75 % du poids était déterminé par la génétique et qu’il était illusoire de chercher à lutter contre nos gènes. J’ai demandé à mon interlocuteur de m’expliquer plus en détail ce que représentait ce chiffre de 75 % dans « la vraie vie ». Est-ce que cela veut dire que si je pèse 100 kg, je n’ai aucun contrôle sur 75 de ces kilos et je peux agir sur les 25 autres ? Ou est-ce que ça veut dire qu’une grande partie de ma masse maigre est déterminée par mes gènes (stature, taille des organes, etc.) et qu’une plus faible partie comme la masse grasse est influencée par autre chose ? Ou encore, est-ce que la variance du poids d’une population est explicable à 75 % par les gènes ?

Ce sont trois situations qui peuvent utiliser le fameux 75 %, mais qui n’ont pas du tout les mêmes implications. Mon interlocuteur n’a pas été en mesure de m’indiquer s’il faisait référence à l’un ou l’autre de ces exemples. Mon interlocuteur intervient en gestion de poids et il a modifié son approche dernièrement pour ne plus être axé sur la perte de poids, mais davantage sur le plaisir de bouger.

Décision tout à fait légitime et intéressante.

Sa décision est surtout basée sur la difficulté de ses patients à perdre du poids et sur les frustrations vécues par ceux-ci face à la stagnation du chiffre sur la balance. Son explication du 75 % génétique est teintée par son expérience pratique. Pourquoi la majorité de ces patients vivent un échec face à leur perte de poids ? Parce que c’est génétique et qu’on peut difficilement lutter contre la génétique. L’explication convient tout à fait à justifier l’échec de l’intervention. Le bagage génétique de sa clientèle ne permet pas à ces personnes de perdre du poids. Nous allons modifier les objectifs et viser un état de bien-être.

Je ne juge pas du bien-fondé ou non de ce choix. Je souhaite seulement soulever quelques questions comme : est-ce que la génétique influence le bien-être ? Est-ce que nous allons également nous retrouver en situation d’échec dans notre quête de bien-être à cause de nos gènes1 ?

Ou est-ce que l’on cherche à éviter une situation d’échec sans en avoir cherché suffisamment les causes potentielles (ce n’est pas un sous-entendu, mais bien une réelle question). Est-ce que d’autres éléments, modifiables ou non, peuvent expliquer le taux d’échec ? Le manque de connaissance n’est pas un crime ou un signe d’incompétence. Nous faisons face à une inondation d’information qu’aucun barrage ne peut contenir. Il est désormais impossible de tout savoir. Il n’y a pas de honte à ne pas comprendre quelque chose ou encore à ignorer une connaissance. Il faut seulement s’assurer que nos décisions en tiennent compte. Est-ce que nous cherchons une voie d’évitement pour masquer notre incompréhension ou sommes-nous à la recherche d’une solution ?

La mauvaise connaissance

Une mauvaise connaissance peut également mener à des choix moins judicieux. Par exemple, lorsque l’on confond exercice et activité physique. L’exercice physique semble, en général et pour la plupart des gens, avoir relativement peu d’impact sur le poids. L’activité physique joue un rôle beaucoup plus important tant dans la prise que dans la perte de poids. Un intervenant qui mise sur une intervention fondée sur l’exercice afin de favoriser la perte de poids risque d’avoir des résultats mitigés. Toutefois, ce dernier ne peut conclure que l’activité physique n’a pas de rôle réel dans la perte de poids et que le tout se joue dans l’assiette ou encore est génétiquement prédéterminé.

Son intervention était basée sur l’exercice, pas l’activité physique. Il est possible (et c’est moins rare que l’on pense) qu’une personne devienne moins active à la suite d’un programme d’exercice. On peut donc faire plus d’exercice et moins d’activité physique dans une journée et se retrouver en présence d’une balance énergétique positive et prendre du poids.

Est-ce que c’est ce qui est arrivé lors de l’intervention fondée sur l’exercice ? Peut-être que oui, peut-être que non. C’est là que le travail commence et que l’on doit investiguer, quantifier et chercher à appuyer notre raisonnement sur des faits. On peut se baser sur des études, sur notre expérience, mais il faut absolument se baser sur des données auprès des participants à notre intervention pour déterminer ce qui n’a pas fonctionné. Ces données ne nous plairont peut-être pas, mais elles sont nécessaires. Dans notre exemple, est-ce que les participants bougeaient plus ou moins ? Mangeaient plus ou moins ? Si nous n’avons pas une idée de ce qui a influencé la balance énergétique, nous ne pouvons savoir ce qui a cloché et ce sur quoi il faudrait travailler.

Tout comme pour le manque de connaissance, une mauvaise connaissance n’est pas un crime. Il est plus facile de réaliser que nous ne comprenons pas quelque chose que de réaliser que nos comprenons mal quelque chose. Afin de réaliser la mauvaise compréhension, il est important de dialoguer, d’échanger avec ses pairs afin de confronter notre conception. Cependant, aujourd’hui, il est devenu extrêmement difficile d’être confronté positivement. Lorsque l’on comprend mal quelque chose, on est un crétin incompétent et, pire que tout, nous avions tort… Pourtant, la venue des réseaux sociaux permet des plateformes d’échanges et de mélanges des idées au potentiel incroyable. Il faudrait seulement aborder le tout avec un peu plus d’humilité, accepter d’avoir parfois tort et que d’autres aient parfois raison (ou tort) sans les démoniser.

Les bibites

On mentionne moins souvent ce dernier point. Nos propres enjeux qui influencent notre conception du monde. Je réalise de plus en plus qu’il s’agit là d’un point très important. Mes bibittes ne doivent pas devenir les bibittes de mes clients. Je ne dois pas transférer mes croyances, mes troubles et mes défauts à ces derniers.

Ce n’est pas parce que je n’aime pas le fromage bleu que le fromage bleu est mauvais.

Afin d’éviter ce malheureux transfert, il est impératif d’être en mesure de reconnaître ses propres bibittes et de s’efforcer de limiter leur influence sur nos actions. Les professionnels et non professionnels de la santé peuvent avoir des bibittes. Par exemple, certains intervenants en perte de poids peuvent eux-mêmes avoir des enjeux avec la gestion du poids2. Ces enjeux peuvent influencer les interactions avec les patients ou clients. Ce type d’influence peut aller dans plusieurs directions.

Un intervenant souffrant d’orthorexie peut faire preuve de préjugé important devant une personne s’alimentant moins bien. Une personne n’arrivant pas à perdre du poids et vivant constamment une situation d’échec peut juger différemment une personne qui souhaite perdre du poids.

J’observe une tendance qui m’inquiète et qui me semble liée, du moins en partie, à ces fameuses bibittes. Dans un premier temps, le biais associé à l’effet Dunning-Kruger. Cet effet amène les personnes présentant moins de compétences à surestimer ces dernières et les personnes présentant le plus de compétences à les sous-estimer. Nous avons accès à beaucoup d’information très rapidement, ce qui facilite l’effet Dunning-Kruger. Jamais, dans toute l’histoire de l’humanité, n’a-t-on pu observer autant de personnes « spécialistes » de quelque chose.

Lorsque nous combinons l’effet Dunning-Kruger au biais de confirmation, nous obtenons un cocktail explosif. Le biais de confirmation ou « cherry-picking » fait en sorte que l’on cherche des informations qui confirment notre ligne de pensée au détriment des arguments contraires. Les algorithmes des réseaux sociaux contribuent fortement à ce phénomène. Il devient difficile de comprendre lorsque nous sommes uniquement exposés à des informations unidirectionnelles. Lorsque nous ajoutons nos bibittes à ce cocktail, nous obtenons des gens qui croient dur comme fer à leur ligne de penser et qui ne sont plus réceptifs à des arguments contraires.

La solution ?

Je crois que nous devons faire preuve de plus d’écoute et que nous devons augmenter notre bassin de connaissance. La science est complexe, mais de plus en plus accessible. Il est donc important de chercher à mieux comprendre nos sources d’information (ne pas seulement lire la conclusion d’un article scientifique, mais plutôt le comprendre dans sa majorité).

Je crois également qu’il faut faire preuve de plus d’empathie envers nos interlocuteurs, chercher à les comprendre plutôt que de chercher systématiquement les contredire.

Pis finalement, c’est correct de se tromper et de ne pas tout savoir.

 

Références

  1. Hyman SE. The genetics of mental illness: implications for practice. Bulletin of the World Health Organization. 2000;78:455-463.
  2. Kolka M, Abayomi J. Body image dissatisfaction among food‐related degree students. Nutrition & Food Science. 2012.