Dr Kin
n'importe quoi

L’Ère du n’Importe Quoi

Il est coutume de nommer des périodes de l’histoire avec des épithètes représentatives. La Grande Noirceur, Les Années-Lumière, La Guerre Froide, etc.

Je crois que nous pourrions nommer notre période L’Ère du n’Importe Quoi.

Je tiens à préciser d’emblée que je ne souhaite manquer de respect envers quiconque ni insulter qui que ce soit par mes propos. Afin d’éviter tout imbroglio, je vais, de façon très narcissique, me prendre en exemple.

Alors, voici pourquoi je crois que nous sommes dans l’Ère du n’Importe Quoi.

Il n’aura jamais été aussi facile, de toute l’histoire de l’humanité, d’avoir accès à autant d’information sur n’importe quel sujet. Du bout des doigts, nous pouvons effleurer autant de sujets que peut livrer notre connexion Internet. En une fraction de seconde, les quelques touches de votre clavier que vous tâterez vous donneront accès à plus d’information que ce que votre cerveau peut entreposer en une vie. En 2013, Randall Munroe  a essayé de calculer la quantité de données stockées par Google et a obtenu 10 exaoctets. Cela équivaut à 10 000 pétaoctets et 10 000 000 téraoctets. On estime que la capacité de mémoire du cerveau humain équivaudrait à 2,5 pétaoctets. Une simple recherche dans Google avec les mots clés perte de poids nous donne 3,150,000,000 résultats de plusieurs octets chacun en moins de 1 seconde (0.65 seconde plus précisément).

Comme on dit, impossible de tout savoir.

Ceci nous place dans une position bien particulière. Lorsque mon père a débuté sa carrière d’enseignant il y a plus de 70 ans, il était la source du savoir pour ses quelques étudiants et étudiantes. Afin d’apprendre des connaissances, il fallait absolument passer par le savoir du maître. Nous avions une seule source d’information.

Maintenant, lorsqu’à mon tour j’enseigne, jamais je ne pourrai savoir tout ce qu’il y a à savoir et le transmettre à mes étudiants et étudiantes. C’est tout simplement impossible, capacité du cerveau oblige.

C’est pour moi une leçon d’humilité importante et nécessaire. Outre l’humilité, cette leçon doit également me rappeler mes responsabilités lorsque je transmets des connaissances. Comme je ne peux tout savoir, il m’est impossible d’avoir des certitudes et je dois alors faire preuve de prudence lorsque j’enseigne.

Pourquoi?

Parce que personne ne me surveille. Dans mes cours tant au collégial qu’à l’université, il est impossible pour ces institutions d’attitrer une personne compétente qui s’assure de l’exactitude et de la justesse de tout ce que je dis. Les institutions s’assurent d’un minimum, du mieux qu’elles le peuvent. On fait confiance au professionnalisme et aux compétences des enseignants et enseignantes.

Arrivent maintenant les réseaux sociaux…

Depuis la pandémie, j’ai lancé un balado que j’alimente du mieux que je peux quand j’ai quelques instants. Sur ce balado, je suis pratiquement libre de dire ce que je crois, ce que je veux et ce que je peux. Mis à part des obscénités, des propos disgracieux, choquants ou haineux, rien ne sera contrôlé ou censuré. Même chose pour les articles sur mon site ou encore sur les cours en ligne que j’offre sur l’entraînement, la nutrition, etc. Je peux dire, écrire et transmettre ce que je veux comme je le veux.

Rapidement, les gens qui seront exposés à mon contenu devront se faire une idée si ce contenu a du sens ou non. Généralement, et malheureusement, si le contenu va dans le sens de leur idée initiale sur le sujet, ils aimeront le contenu (ça, c’est un biais de confirmation ). Si le contenu prend une direction autre que leur idée initiale, la majorité rejettera ce dernier ou y accordera moins de valeur.

Dans la très grande majorité des cas, si par un moyen ou un autre j’ai réussi à établir ma crédibilité, et que mon contenu va dans le sens des croyances initiales du lecteur, boum! L’information est désormais vraie, indépendamment de sa véracité réelle.

Comment la crédibilité est établie sur les réseaux sociaux ?

Si j’ai quelque chose qui est symboliquement valorisé par la personne exposée au contenu, je risque d’être crédible à ses yeux. J’ai un baccalauréat en enseignement de l’éducation physique, une maîtrise en nutrition et un doctorat en science de l’activité physique. Si quelqu’un donne de la valeur au curriculum scolaire, je risque d’être crédible. Mon meilleur marathon à vie fut complété en 4 heures et quelques minutes. Pour un marathonien d’élite qui valorise les performances, je risque d’être peu crédible. Ma charpente abrite environ 30kg de masse musculaire, pour un culturiste je serais une risée.

Dans tous ces scénarios, en aucun cas il n’a été question de contenu. Jamais on ne s’est attardé de façon suffisamment importante à ce que j’ai transmis comme information. Je peux lancer n’importe quoi sur le web, tant que je peux apparaître crédible pour certains, mon message pourra vivre sur internet et rejoindre un auditoire.

Voici un premier exemple.

J’écoutais un balado dernièrement avec plusieurs spécialistes formés dans différentes disciplines médicales ou pseudo médicales qui parlaient de l’obésité. On y affirmait avec confiance plusieurs éléments qui m’ont fait sourciller.

Chaque diète que l’on fait ralentit inévitablement notre métabolisme de base, et ce de façon quasi permanente.

L’obésité ne repose pas sur un surplus énergétique, certaines personnes mangent peu et prennent du poids alors que d’autres mangent beaucoup et maigrissent.

Bref, des affirmations sans nuance qui risquent de mener l’auditoire à des conclusions douteuses.

Je ne juge pas ces professionnels de la santé qui sont animés, et ce de façon indéniable, par un désir d’aider leur prochain au meilleur de leurs connaissances.

Mais, comme mentionné précédemment, on ne peut pas tout savoir.

Si je prends l’exemple du métabolisme de repos qui ralentit, sujet que j’ai largement étudié (ici je tente d’établir ma crédibilité en affirmant subtilement que je connais ça, moi!). J’ai fouillé de nombreuses études, j’ai observé et analysé des résultats et j’ai même eu (et j’ai toujours) l’opportunité de faire moi-même des mesures de métabolisme de repos. Les seules occasions où j’ai pu observer un métabolisme de repos « ralenti », c’est lorsqu’il y avait soit de l’hypothyroïdie, soit une prise de médicaments spécifiques. Sinon, tout était normal côté métabolisme de repos.

J’ai même analysé des données qu’un chercheur m’avait envoyées pour supporter un métabolisme de repos ralenti, pour y trouver ? Des métabolismes de repos bien normaux lorsque les données étaient exprimées correctement. Est-ce que ça veut dire que le métabolisme de repos ne peut pas ralentir à la suite de nombreuses diètes ? Je ne pense pas, simplement parce que je ne peux pas expliquer pourquoi il ralentirait si tout le reste de l’organisme fonctionne normalement.

Mais, comme je ne peux pas tout savoir, je tâche de garder l’esprit ouvert et j’attends que l’on me présente des informations qui pourraient supporter le contraire. Informations que je vais observer et analyser afin de comprendre.

Pas me faire dire c’est quoi et ce que je dois penser.

Comprendre.

Mais ça, c’est difficile et ça demande des ressources qui ne sont pas toujours disponibles pour tous et chacun. C’est là que la porte est grande ouverte pour l’ère du n’importe quoi.

Voici un deuxième exemple.

J’ai déjà fait un test avec des entraîneurs qui suivaient une formation que je donnais il y a plusieurs années déjà. Je parlais du métabolisme des glucides et des lipides, domaines de la physiologie qui sont très complexes. À toutes les deux phrases, j’utilisais un terme de physiologie qui n’avait aucun lien avec le métabolisme des glucides ou des lipides, le tout inséré dans une phrase qui ne faisait aucun sens (à ma connaissance). Bref, des mots compliqués que l’auditoire ne comprendrait probablement pas.

Par exemple : « L’oxydation des lipides passe par la bêta-oxydation. Le rythme de cette dernière est dicté par les télomères associés aux filaments de titines des sarcomères et les disques Z, ce qui fait en sorte que la contraction musculaire dicte l’utilisation des lipides. Donc, quand tu fais des « high reps » en musculation, tu brûles du gras. »

Les entraîneurs ont noté le tout. Après quelques minutes, je leur ai demandé ce qu’ils avaient retenu. Tous m’ont dit que les « high reps » en musculation faisait brûler du gras avec une confiance déconcertante. Ce n’était pas des imbéciles ou du mauvais monde. C’était des gens pour qui j’étais crédible et j’avais dit quelque chose qui allait dans un sens qui leur convenait.

Pourtant, ce que j’avais dit n’avait aucun sens.

En approfondissant avec eux, ils m’ont dit qu’ils n’avaient pas tout compris, seulement la fin. Pourquoi ne pas avoir posé de questions ? Parce qu’ils ne voulaient avoir l’air de ne pas comprendre quelque chose qui semblait si simple avec la dernière phrase : « high reps » = perte de gras.

Combien de fois voit-on des articles scientifiques cités sur les réseaux sociaux? Dès que l’on en voit un, on se dit systématiquement que ça doit être crédible.

Sans nécessairement avoir lu l’article dans sa totalité, parce qu’il n’est 1) pas nécessairement accessible, 2) trop compliqué ou 3) trop long. Mais on transmet ce que l’on a compris de la fraction d’information que nous avons accédée ou cru comprendre.

Sans nuance, sans avertissement. Que de la certitude.

Nous (et je m’inclus dans le lot), avons une responsabilité importante lorsque nous publions du contenu accessible à d’autres personnes. Publier et diffuser de l’information était un privilège rare et difficile d’accès il n’y pas si longtemps. La publication de contenu était encadrée par un rigoureux processus difficile d’accès. Malgré ce processus, il y avait des erreurs, des faussetés, des fraudes, etc.

J’ai à mon actif une dizaine d’articles scientifiques comme premier auteur ou auteur secondaire. Annuellement, ces articles sont lus ou cités par moins de 100 personnes.

J’ai écrit pas loin de 200 articles sur mon blogue, fait une trentaine d’épisodes de balado. En une journée, certains de mes articles sont lus plus d’une centaine de fois, et ce 10 ans après leur parution initiale.

Je peux écrire n’importe quoi dans ces articles. Je peux être bien intentionné, c’est généralement le cas, mais je peux me tromper. Mon cerveau contient moins d’informations que Google…

Il est donc important, selon moi, d’effectuer un virage important dans nos recherches d’information. Sans bénéficier de bases solides dans le domaine lié à nos recherches et questionnement, nous sommes à risque de croire plutôt que de comprendre.

Je n’ai malheureusement pas de solution miracle, la connaissance a un prix. C’est difficile d’apprendre et de comprendre des sujets en lien avec l’activité physique, la nutrition, les performances et la santé. Il n’y a pas de raccourci. Il faut donc être prudent quand l’on transmet des informations, ne serait-ce qu’un partage sur les réseaux sociaux. Cela vient avec une part de responsabilité. Nous devons également être prudents et appliquer un minimum de rigueur et d’esprit critique à ce que nous recevons comme information.

En terminant, un truc qui peut aider.

Devant une information intéressante, essayer d’aller trouver une information contraire ou qui invalide votre information intéressante. Essayer de comprendre les arguments de part et d’autre. Ça aide un peu afin de se faire une meilleure idée.

Et, n’oublions pas que nous ne pouvons pas tout savoir…