Distinction essentielle: pourcentage de gras vs masse grasse
On confond souvent le « pourcentage de gras » (% de graisse corporelle) avec la « masse grasse ». Le pourcentage de gras est un ratio: masse grasse divisée par le poids total. Il dépend donc à la fois de la quantité de gras et de la masse totale (maigre + eau + os). Deux personnes de même taille peuvent afficher le même pourcentage de gras tout en ayant des quantités de gras très différentes. C’est pourquoi le pourcentage de gras est un indicateur fragile, particulièrement chez les athlètes chez qui la masse maigre peut varier fortement selon la discipline sportive.
Pour corriger ce biais, on utilise des indices rapportés à la taille:
- Indice de masse grasse (IMG ou FMI): masse grasse (kg) / taille (m)².
- Indice de masse maigre (IMM ou FFMI): masse maigre (kg) / taille (m)².
Ces indices, proches du principe de l’IMC, permettent de comparer des quantités absolues de tissus en neutralisant l’effet de la stature. En pratique, la littérature montre que chez les femmes, un IMG trop bas peut s’associer à des dysfonctions physiologiques. Il existe différentes valeurs de référence : un seuil d’environ 3 kg/m² est évoqué comme « minimal » chez certaines femmes, et des valeurs d’IMM >16 kg/m² comme généralement « plus qu’adéquates » pour de bonnes capacités fonctionnelles. Ce ne sont pas des seuils universels, mais ils illustrent pourquoi un même % de gras peut masquer des réalités opposées: une athlète A peut avoir un IMG adéquat et un IMM élevé, alors qu’une athlète B, au même %, peut cumuler une IMG trop faible et une IMM insuffisante.
Pourquoi il est difficile de fixer une composition corporelle « optimale »
Chez l’athlète, la composition corporelle optimale est une zone et non un point. Elle dépend:
- Du sport (ex.: endurance vs force; sports esthétiques vs sports jugés sur la performance).
- De la position ou des exigences tactiques.
- De l’histoire physiologique et médicale de l’athlète (hormones, os, blessures).
- Du contexte énergétique (apports vs dépenses), du sommeil, du stress.
- De la période de la saison (préparation, compétition, récupération).
Chercher des « chiffres magiques » (8 % pour X, 19 % pour Y) conduit à des erreurs. La santé et la performance reposent sur un équilibre: trop de masse grasse peut nuire à l’efficacité mécanique, mais trop peu peut dégrader l’endocrinologie, la fonction immunitaire, la santé osseuse et la récupération, diminuant au final la performance1,2.
IMG et IMM: à quoi servent-ils?
- IMG (FMI): utile pour quantifier la masse grasse en tenant compte de la taille, suivre les tendances, détecter les situations de déficit de réserve énergétique (RED-s). Des travaux de référence ont proposé des plages par âge et sexe, montrant que des IMG très bas sont rares et souvent associés à des anomalies cliniques3,4.
- IMM (FFMI): renseigne sur la masse maigre, principalement musculaire. Un IMM trop faible peut s’associer à une force insuffisante, une fatigue accrue, un risque de blessures, et des performances limitées, même si le % de gras semble « bas »5.
L’impact d’une masse grasse insuffisante
Une masse grasse trop basse n’est pas qu’un enjeu esthétique; elle peut compromettre6:
- L’endocrinologie: perturbations du cycle menstruel chez les femmes (aménorrhée), baisse des hormones sexuelles, dysfonction thyroïdienne7.
- La santé osseuse: diminution de la densité minérale osseuse, risque accru de fractures de stress2.
- L’immunité: infections plus fréquentes, récupération plus lente8.
- La performance: baisse de la force, de la capacité aérobie et de l’endurance, plateau de progression, altération de la cognition et de la coordination5.
- La santé mentale et comportementale: rigidité alimentaire, compulsivité d’entraînement, culpabilité post-alimentation, « anorexia athletica »9.
La cause fréquente sous-jacente est une disponibilité énergétique insuffisante: un décalage entre dépenses quotidiennes élevées et apports alimentaires juste adéquats ou insuffisants. Ce n’est pas seulement « trop peu de gras »; c’est le système entier qui fonctionne sur un déficit de carburant.
Comment déterminer une insuffisance de masse grasse
Il faut aller plus loin que le chiffre du % de gras ou l’impression d’un appareil de bio-impédance. Un dépistage rigoureux combine:
- Indices et mesures:
- IMG et IMM calculés à partir d’une mesure valide de la composition (idéalement DXA; la BIA peut aider mais son exactitude10 varie selon l’hydratation, l’appareil et les algorithmes, les mesures anthropométriques selon un protocole adéquat).
- Tendance au fil du temps: une baisse soutenue d’IMG et d’IMM, surtout en contexte de forte charge d’entraînement, doit alerter3.
- Signes cliniques et fonctionnels:
- Cycle menstruel: régularité, durée, aménorrhée (premier critère dans votre document).
- Capacités physiques quotidiennes et sportives: force, stabilité, absence de chutes, aptitude à accomplir les tâches (deuxième critère).
- Comportements d’entraînement: compulsivité, détresse en cas de séance manquée (troisième critère).
- Comportements alimentaires: restriction, purge, culpabilité, usage de « fat burners » ou laxatifs (quatrième critère).
- Perception de l’image corporelle: décalage entre réalité et représentation mentale (cinquième critère).
- Outils spécialisés:
- Évaluation de la disponibilité énergétique: estimation des apports et des dépenses; seuils critiques autour de 30 kcal/kg de masse maigre/jour sont associés à des perturbations physiologiques6.
- Questionnaires validés: LEAF-Q (Female Athlete et facteurs liés à la disponibilité énergétique), dépistage REDs (Relative Energy Deficiency in Sport)11.
- Bilan médical: hormones, marqueurs osseux, densitométrie osseuse chez athlètes à risque.
Dans la vraie vie, on combine ces informations. Une athlète peut avoir un IMG « acceptable » mais des signes cliniques d’insuffisance (aménorrhée, fatigue, blessures de stress). À l’inverse, un IMG bas chez une athlète asymptomatique, avec apports suffisants et performances stables, peut nécessiter une surveillance sans conclure trop vite à une pathologie. L’évaluation doit être individualisée.
Trouver l’« optimal » pour la performance et la santé
Plutôt que de viser un pourcentage de gras unique, proposez une zone personnalisée:
- Définir des fourchettes cibles d’IMG et d’IMM adaptées au sport et à l’athlète, validées par des mesures fiables et des tests de performance3,5.
- S’assurer que, dans cette zone, le cycle menstruel est régulier (pour les femmes), la densité osseuse est préservée, la récupération est adéquate et la performance progresse2.
- Prioriser la disponibilité énergétique suffisante: ajuster les apports aux charges d’entraînement, surtout en périodisation6.
- Adopter des changements graduels et durables, éviter les solutions « express » qui dégradent la physiologie et la santé mentale8.
- Intégrer le suivi psychologique et nutritionnel, surtout dans les sports esthétiques ou jugés9.
L’impact de la perception des autres et de l’image corporelle chez les athlètes
La perception sociale, la recherche de reconnaissance et les jugements externes peuvent glisser la priorité de la santé vers l’égo ou la victoire à tout prix. Dans les sports où l’apparence est jugée, la pression pour atteindre une certaine apparence distincte augmente le risque de troubles du comportement alimentaire et de sous-disponibilité énergétique12. Une bonne perception de soi aide à éviter le versant des troubles de l’image corporelle; elle n’empêche pas une composition problématique, mais elle protège contre les comportements abusifs.
Il faut distinguer:
- Santé du physique de compétition: on peut atteindre une composition compatible avec la santé, mais cela exige du temps, une progression graduelle et des stratégies durables.
- Motivation à compétitionner: si le moteur devient l’approbation sociale, les risques d’abus (restriction sévère, entraînement compulsif) grimpent, même si les « chiffres » semblent corrects.
Le message clé: on ne vous aimera pas plus si vous gagnez; la victoire donne un trophée, pas une identité. S’épanouir sainement dans sa discipline offre des bénéfices plus profonds et durables.
En synthèse pratique
- Ne vous fiez pas au pourcentage de gras seul. Calculez IMGr et IMMa et suivez-les dans le temps.
- Cherchez les signes cliniques et fonctionnels: cycle, performance, récupération, blessures, comportements.
- Évaluez la disponibilité énergétique et la qualité des apports, surtout en haute charge.
- Fixez des zones cibles individualisées, pas des chiffres universels.
- Surveillez l’image corporelle et l’influence sociale; mettez en place un soutien psychologique si nécessaire.
- Utilisez des mesures fiables (DXA, protocole BIA rigoureux) et des professionnels de santé et de nutrition du sport.
Références
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- Mountjoy, M., et al. IOC consensus statement on relative energy deficiency in sport (RED-S): 2018 update. British Journal of Sports Medicine 52, 687 (2018).
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